À Rome, les serviteurs finissaient de nettoyer le pavement de la cour intérieure lorsque Angazi entra dans la propriété familiale extraordinairement épargnée lors du terrifiant incendie qui venait de détruire presque toute la ville. Bien que noircies par les flammes et les fumées qui détruisirent l'entièreté des toitures, les charpentes, les balcons et les cloisons légères, seules quelques constructions de moellons solidement maçonnés et les pierres des temples avaient résisté. Le fils de l'ancien mage constata avec bonheur que le patio de la maison avait retrouvé sa fraîche élégance et, lavés de la suie qui les avait défigurés, les meubles d'extérieur et les ustensiles domestiques pouvaient de nouveau servir. Cependant, sans doute parce que les tout derniers foyers avaient été éteints la veille encore, l'air environnant irritait la gorge et semblait déposer sur la langue un goût de charbon gras et de bois brûlé mouillé.
« Entrez », déclara Angazi, s'adressant au vieil homme qu'il avait rencontré au milieu de tous ces Juifs effrayés qui fuyaient l'incendie dans une bousculade insensée. Les accompagnant dans leur course, il avait constaté que les gens cherchaient à protéger ce vieillard.
- Entrez ici, c'est chez moi. Vous y serez en sécurité. Les ruines ne sont pas si désastreuses et mes gens ont déjà bien travaillé : nous pouvons nous y abriter relativement correctement après une telle catastrophe !
- C'est que je ne suis pas seul...
- Entrez tous, n'ayez crainte. Mettez-vous à l'aise.
Dans la soirée, la confiance établie, ils se mirent à parler de leurs origines, de ce qui les avait conduits à Rome, de ce qui les faisait croire en la vie. Angazi fut le plus étonné de tous. Par ce qu'il aurait considéré comme le plus grand des hasards, voilà qu'il découvrait en la personne de ce vieil homme quelqu'un qui avait connu son père dans sa jeunesse. L'homme s'était étonné du prénom que portait son hôte, disant qu'il n'était pas courant et qu'il l'avait entendu la première fois lorsqu'un de ses vieux amis, un mage africain rencontré il y a plus de trente ans à Jérusalem, le lui avait renseigné comme étant le nom de son premier né : Angazi, en effet, était le nom du fils de Balatt-Shur-Usur.
- Effectivement, c'est mon père !
- Il n'y a pas de hasard... Et moi, je suis son ami Simon-Pierre...
Ce n'est qu'après treize heures d'atroce travail que Myriama fut libérée. Son jeune visage ne semblait plus être celui d'une femme de trente ans tellement de sinueuses et impitoyables rides s'étaient cruellement marquées dans la fine peau du cou, des joues et du front. Les yeux aussi paraissaient contraints à supporter les pattes d'oie que les efforts de la nuit avaient inscrites comme un disgracieux maquillage. Elle avait allongé ses jambes épuisées sous le drap propre qui rafraîchissait maintenant sa couche. Graduellement, les muscles crispés de son ventre délesté reformeraient son corps en se détendant. Son esprit, pourtant, ne parvenait pas à se relaxer : elle regrettait tellement qu'Isaac ne soit plus là pour accueillir leur premier enfant et elle appréhendait l'avenir sans la protection qu'il représentait, pour elle comme pour son fils Josué...
L'empereur Néron lui-même accusait les membres de la nouvelle secte juive, les scandaleux chrétiens qui adoraient un crucifié prétendu revenu à la vie, d'être les pyromanes responsables de l'incendie de la ville éternelle. Il avait ordonné que ses troupes les capturent tous, qu'il n'y en ait plus un seul caché dans Rome, et qu'on veuille surtout à lui remettre le meneur de ces fous, un certain Shimon dont la présence avait été signalée quelques jours seulement avant l'horrible désastre. « Comme pour son dieu, c'est la crucifixion que je réserve à cet imbécile », avait-il vociféré. Pendant deux semaines, avec une infinie prudence, Angazi cacha le vieil apôtre dans ce qui restait de sa demeure romaine. Ceux qui l'accompagnaient ne pouvaient s'empêcher de succomber à l'angoisse tandis que lui témoignait d'une sérénité toute confiante en Dieu. Partout dans les ruines de la ville et aux alentours, les soldats impériaux avaient déjà capturé un grand nombre de chrétiens, juifs et même romains, mais la maisonnée de Angazi échappait au danger jusqu'ici. Dans la soirée du samedi anniversaire de son hôte, pour le remercier de son aide et de sa protection, Simon-Pierre décida de l'ordonner.
- Dorénavant, Angazi, tu seras diacre du Seigneur, au service de Dieu et de tes frères. Plus précisément, parce que je sais que bientôt je vais devoir donner ma vie pour le Seigneur, à toi et à toute ta descendance, je vous confie un ministère particulier : reçois ce plateau de bronze et conservez-le toujours avec respect ; il a recueilli le pain que Jésus a partagé avec nous, ses apôtres, avant de mourir !
Le lendemain, de nombreux légionnaires pleins de haine défoncèrent la porte et emmenèrent Simon-Pierre et presque tous ceux qui se cachaient avec lui dans les cachots de Néron. Seul, miraculeusement, le nouveau diacre put s'enfuir, emportant avec lui la précieuse patène...
Les années passèrent et Josué, à son tour, accompagna sa mère jusqu'à sa dernière demeure. En Egypte, il fonda un foyer et réussit étonnamment dans le commerce. Sa notoriété et la réputation de ses affaires étaient légendaires. On prétendait cependant qu'il devait son succès à quelques pratiques douteuses où l'ésotérisme et la magie noire n'étaient pas absents, qu'il ne se déchargeait pour rien au monde d'une vieille bourse de cuir contenant des pièces d'argent auxquelles il attribuait on ne sait quel pouvoir étrange. Il passa ses vieux jours entouré d'une nombreuse descendance. Et celle-ci, d'années en années, de décennies en décennies, s'enfonça inexorablement dans les secrets de l'Afrique jusqu'aux sources mêmes du Nil.
Progressivement, de siècles en siècles, chacune des générations descendantes d'Isaac et Myriama découvrit les forces pernicieuses que possédaient les trente pièces d'argent reçues en héritage. En fait, rarement séparées, elles avaient toujours permis à ceux à qui le clan les avait confiées d'exercer un pouvoir total sur l'entourage, d'imaginer les plans les plus machiavéliques afin d'obtenir irrémédiablement tout ce qu'ils voulaient, quelles qu'en fussent les conséquences pour les autres...
Deux ans après l'incendie de Rome et la cruelle persécution des chrétiens, Angazi, qui était encore au Caire où il avait trouvé refuge, épousa la fille d'un notable de très bonne réputation. Dans les mois qui suivirent, le nouveau couple s'établit plus au sud, non loin du pays nubien. C'est là que naquirent leurs huit enfants et que les gens découvrirent la Bonne Nouvelle. Jusqu'à la fin de sa vie, fidèle et respectueux, le diacre protégea le plateau de bronze. Il s'assura de l'engagement sérieux de son fils aîné concernant l'objet sacré, et de ce que toute sa descendance serait avertie de sa responsabilité à son sujet. Il rendit l'âme alors qu'il allait atteindre l'âge de quatre-vingt-cinq ans.
Progressivement, de siècles en siècles, chacun des premiers nés des générations descendantes de Balatt-Shur-Usur qui conservait et protégeait le plateau de bronze en découvrit le caractère éminemment sacré et bénéficia abondamment des grâces bienfaisantes qu'il prodiguait...